Les femmes transgenres qui jouent aux échecs sont-elles des joueuses comme les autres ?

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A cette question,
La Fédération Étasunienne des Échecs répond oui.
La Fédération Française des Échecs répond non.

Nous sommes bien en 2022. La FFE, fédération sportive délégataire dépendant du Ministère des Sports, ne considère toujours pas les femmes trans comme des femmes à part entière. 

Lors que j’ai fait mon coming-out trans à l’été 2021, les dirigeants de la FFE m’avaient expliqué que le Code du Sport les obligeait à se baser sur l’état-civil. Pas de changement de prénom ou de genre possibles avant qu’ils ne soient modifiés sur l’acte de naissance. Dont acte. N’étant pas juriste et les sachant de bonne foi, je les ai crus.

En novembre 2021, une fois mon prénom modifié à l’état civil, j’ai pu le faire changer auprès de la FFE. Licenciée depuis 26 ans, c’était la première fois que j’envoyais une pièce d’identité à la FFE. Je ne connais aucun·e autre joueur·euse qui avait dû envoyer une pièce d’identité.

Je savais que quelques mois plus tard la mention de sexe allait être changée sur mon état-civil et que je pourrais enfin être considérée comme femme par la FFE. Mais je regrettais que la France ne puisse suivre l’exemple étatsunien d’un règlement réellement inclusif

A une jeune femme trans de 17 ans* qui vivrait pleinement en femme au lycée et dans sa famille, la FFE expliquerait “Si tu veux jouer aux échecs, très bien, mais on dira à tout le monde que tu es un homme et on utilisera ton ancien prénom masculin.” 
* En France, le changement de la mention de sexe n’est pas autorisé aux mineur·es. 

Cette pensée me terrifie et me renvoie à la fin de mon adolescence. Je pensais alors devoir choisir entre continuer à vivre des échecs mais ne pas transitionner ou transitionner mais quitter le monde des échecs. 

Il m’aura fallu 15 ans pour puiser en moi le courage de transitionner tout en continuant à vivre de ma passion. Ces années auraient dû être les meilleures de ma carrière de joueuse. Je les ai passées à lutter contre la dépression et les idées suicidaires liées à la non acceptation de mon identité de genre. Voir mon article Etre une joueuse d’échecs pré-transition.

En avril, j’ai analysé tous les textes auxquels la FFE pouvait être assujettie. Surprise : absolument rien ne justifie l’exigence du changement d’état-civil. Pire, exiger le contrôle de pièces d’identité d’un·e simple licencié·e est illégal. J’ai alors envoyé une requête à la FFE, que vous pouvez trouver ici

Refusant que la FFE exige le contrôle de l’identité des seules femmes dont la transidentité est connue ou supposée, j’ai expliqué que je n’enverrai plus de pièce d’identité et demandé le changement de la mention de genre sur ma licence. Un mois plus tard, toujours aucun changement n’est en vu.

Parmi les insultes et discrimations que je subis régulièrement – comme toute personne trans – celle qui m’est le plus insupportable est que la fédération française des échecs continue à me considérer comme homme. Cela sans aucune justification légale et alors même que l’écrasante majorité des joueurs et joueuses d’échecs a très bien accueilli ma transidentité et me genre correctement.

Je m’apprête à disputer le Championnat de France de blitz (parties très rapides). Même si je termine première femme, je ne recevrai pas le titre de Championne de Fance, qui sera attribué à la première femme cisgenre (non trans).

En juin, je disputerai le Championnat de France par équipe. Chaque équipe doit compter au moins une joueuse. Dans mon équipe, nous serons toujours au moins deux joueuses, car la FFE me considère comme un homme.

En août, je participerai au Championnat de France individuel. Je logerai avec deux proches amies qui disputeront le National féminin. Elles seront payées pour jouer et tenteront de remporter le titre de Championne de France. Mon classement aurait dû me permettre d’y participer, mais ma transidentité me l’empêche. A la place, je jouerai un tournoi annexe et payerai tous les frais. 

Dans un monde moins transphobe, j’aurais transitionné il y a 15 ans. J’aurais alors joué pour le titre de Championne de France et aurais eu l’honneur de porter les couleurs françaises lors des Olympiades. 


C’est maintenant trop tard pour moi. Ma carrière de joueuse est terminée avant d’avoir commencé. Mais je veux me battre pour que les prochaines jeunes joueuses trans aient la chance que je n’ai pas eue. Qu’elles n’aient pas à choisir entre transition et jeu d’échecs. Qu’elles ne gâchent pas leur vie et que jamais elles ne songent à se l’ôter.

En faisant le choix de l’inclusivité, la FFE pourrait sauver des vies. Il ne s’agit pas d’une figure de style, mais d’une déduction basée sur les statistiques de suicides chez les jeunes trans selon le respect ou non de leur identité.

Source: The Trevor Project, 2021, chez les 13-24 ans aux USA.

La question de la transidentité dans les sports physiques est complexe et épineuse. La Fédération Française d’Échecs, sport intellectuel, devrait saisir l’opportunité qui lui est offerte de se montrer inclusive et bienveillante.

Pour conclure, je voudrais rappeler que si hommes et femmes ont des capacités égales pour le jeu d’échecs, la catégorie dite féminine est justifiée par les nombreuses difficultés supplémentaires et discriminations que les joueuses subissent à cause de leur genre. Et croyez moi, les joueuses trans ne sont pas plus épargnées que les autres joueuses.